Relations sociales et longévité : ce que disent l’étude de Harvard et les méta-analyses
Depuis 1938, une étude de Harvard suit des vies entières pour comprendre ce qui conduit à vieillir en bonne santé, et heureux. Ses chercheurs en retiennent que les relations proches comptent plus que l’argent ou la célébrité, et une grande méta-analyse de 2010 va dans le même sens. Il y a, dans ces travaux sur les relations sociales et la longévité, de quoi encourager sans rien promettre, y compris pour un parent de 85 ans.
Une étude qui dure depuis 1938
Elle a commencé en 1938 avec 268 étudiants de deuxième année, en pleine Grande Dépression, et pas une femme parmi eux : le collège était alors réservé aux hommes. Des chercheurs de Harvard en suivent les vies pour savoir ce qui conduit à vieillir en bonne santé. Dans les années 1970, 456 habitants de quartiers populaires de Boston ont rejoint le groupe, puis, au fil des ans, les épouses et les enfants des participants : en 2023, l’étude compte environ 1 300 descendants des participants d’origine. On a mené des centaines d’entretiens, posé des questionnaires, lu de vastes dossiers médicaux.
À 50 ans, la satisfaction que les participants tiraient de leurs relations annonçait mieux leur santé à 80 ans que leur taux de cholestérol : « les plus satisfaits de leurs relations à 50 ans étaient les plus en bonne santé à 80 », résume Robert Waldinger, le quatrième directeur de l’étude. Il raconte que l’équipe n’y a d’abord pas cru, et a pensé à un hasard ; d’autres groupes de recherche ont fini par trouver la même chose.
Ce que la méta-analyse de 2010 ajoute sur la longévité
Une étude, même longue, ne suffit pas, et la méta-analyse de 2010 ajoute du nombre. Julianne Holt-Lunstad et deux collègues ont réuni 148 études, soit 308 849 personnes d’âge moyen 64 ans, suivies en moyenne 7,5 ans. Pour celles dont les relations étaient plus solides, la probabilité de survie pendant le suivi était supérieure de 50 % (rapport de cotes de 1,50). Cela ne veut pas dire qu’on vit 50 % plus longtemps : c’est une comparaison de probabilités de survie, sur la durée du suivi.
Le détail est plus instructif que le total. L’association est la plus forte pour les mesures qui combinent plusieurs aspects de la vie sociale (rapport de cotes de 1,91), et la plus faible quand on se contente de savoir si la personne vit seule ou avec d’autres (1,19, un écart que le hasard peut suffire à expliquer). Une synthèse de 2015, signée elle aussi de Julianne Holt-Lunstad, trouve pourtant un risque de décès supérieur de 32 % pour ceux qui vivent seuls : la façon de mesurer compte. Une méta-analyse plus récente, publiée en 2023 et portant sur 90 études, retrouve la même direction : elle associe l’isolement social à un risque de décès supérieur de 32 %, la solitude à un risque supérieur de 14 %.
Pas de nombre magique, mais une personne sur qui compter
Il n’existe pas de nombre de relations à atteindre, dit Robert Waldinger dans un entretien de 2023 : les timides en demandent moins que les extravertis. Chacun, en revanche, a besoin d’au moins une relation solide, quelqu’un sur qui compter quand ça ne va pas.
Les chercheurs de Harvard ont posé aux participants cette question : qui pourriez-vous appeler en pleine nuit, si vous étiez malade ou effrayé ? Il fallait citer tout le monde. La plupart nommaient plusieurs personnes ; quelques-uns, mariés compris, n’en trouvaient aucune.
Waldinger ajoute qu’on tire de petits bouts de bien-être même des relations les plus minces : un mot avec la personne qui sert le café, avec la caissière, avec le facteur. L’entretien n’en cite aucune mesure ; c’est le constat d’un homme qui a suivi des milliers de vies. On pense alors à un parent à qui plus personne ne dit bonjour dans la journée.
Ce que ces travaux ne disent pas
Ils observent des vies, ils ne les modifient pas. Les auteurs de la méta-analyse de 2010 le disent eux-mêmes : on ne peut pas affecter des participants au hasard à l’isolement, au mariage ou à une relation de mauvaise qualité. Les chercheurs de Harvard parlent, pour leur part, d’une forte corrélation entre une vie qui s’épanouit et des relations avec la famille, les amis, la communauté. Et la cohorte d’origine était masculine : il faut rester prudent avant d’en tirer des règles pour les femmes. On résume souvent ces travaux par une comparaison avec le tabac, que nous examinons dans solitude et quinze cigarettes par jour.
Surtout, ces études ne portent pas sur ce que devient la santé d’une personne quand on fait entrer dans sa vie un visiteur choisi pour elle. Les relations dont il est question sont celles qu’on a avec un conjoint, des enfants, des amis, la communauté. Elles montrent que la présence des autres compte ; elles ne disent pas ce que vaut chaque forme de présence. Pour le tableau complet de ce que la recherche associe à la solitude, voyez solitude et santé d’une personne âgée.
Jamais trop tard pour une nouvelle relation
Il n’est jamais trop tard pour nouer une relation : c’est, dit Robert Waldinger, ce que sa recherche lui a appris. Interrogé par la Harvard Gazette en 2023 sur ceux qui jugent qu’il est trop tard, il répond que beaucoup de ceux qui le croyaient, parmi les milliers de personnes suivies, ont trouvé des relations au moment où ils ne s’y attendaient plus. Le livre qu’il a écrit avec Marc Schulz, The Good Life, en donne un exemple : un homme qui, à la retraite, sans mariage heureux ni amis, s’inscrit dans une salle de sport et y trouve un groupe devenu sa tribu. Waldinger dit aussi avoir vu des gens trouver l’amour à 70 ou à 80 ans, sans l’avoir espéré. Aucun chiffre n’accompagne ce propos ; c’est le constat d’un chercheur, et il mérite d’être entendu.
Dans sa fiche de juillet 2026 sur la santé mentale des personnes âgées, l’OMS juge que des activités sociales qui ont du sens peuvent améliorer sensiblement la santé mentale, la satisfaction de vivre et la qualité de vie. Parmi ses exemples : les initiatives de parrainage amical, les groupes, le bénévolat.
Pour les relations qui se nouent tard, Waldinger donne une piste simple, la répétition : quand des gens ont régulièrement de petits contacts avec les mêmes personnes, dit-il, c’est le terrain le plus facile pour que les relations s’approfondissent. C’est le pari de notre service de dame de compagnie, à Paris : Philia&Co. choisit un philos, pour sa gentillesse d’abord, et il vient chaque semaine, le même jour, à la même heure. Nous ne promettons pas une amitié, seulement le début d’une habitude.
Un soir, posez à votre mère, ou à votre père, la question du questionnaire de Harvard, mais plus doucement : « Quand ça ne va pas, tu penses à qui ? » Vous êtes sans doute le premier nom. S’il n’y en a pas de deuxième, vous savez ce qu’il faut chercher.
Questions fréquentes
L’étude de Harvard sur le développement adulte compte-t-elle des femmes ?
Pas à l’origine : les 268 étudiants suivis dès 1938 étaient des hommes, le collège étant alors réservé aux hommes. Les épouses ont été associées à l’étude bien plus tard, puis les enfants des participants, si bien qu’il faut rester prudent en généralisant les résultats d’origine aux femmes.
Vaut-il mieux avoir beaucoup d’amis ou une seule personne sûre ?
Il n’existe pas de nombre à atteindre, dit Robert Waldinger, le directeur de l’étude de Harvard (2023) : les timides ont besoin de moins de relations que les extravertis. Selon lui, chacun a besoin d’au moins une relation solide, une personne sur qui compter quand ça ne va pas.
Les relations sociales font-elles vraiment vivre plus longtemps ?
Une méta-analyse de 2010 (148 études) associe des relations plus solides à une probabilité de survie supérieure de 50 %, pendant la durée du suivi. C’est une association observée, pas une démonstration : on ne peut pas affecter des participants au hasard à l’isolement, et ces chiffres ne se traduisent pas en années de vie gagnées.
À 85 ans, est-il trop tard pour se faire de nouveaux amis ?
Pas selon Robert Waldinger, qui dit avoir vu des personnes trouver des relations à un moment où elles ne s’y attendaient plus, y compris l’amour à 70 ou 80 ans. C’est l’observation d’un chercheur qui a suivi des milliers de vies, pas un effet mesuré.