La solitude vaut-elle quinze cigarettes par jour ? Biographie d’un chiffre célèbre
« La solitude est aussi dangereuse que quinze cigarettes par jour. » On la lit dans la presse, dans des textes d’organismes de politique publique, dans un avis officiel américain. La comparaison existe bel et bien, mais elle rapproche des résultats de travaux différents ; ce n’est qu’en 2021 qu’une équipe britannique dit avoir comparé, pour la première fois dans les mêmes données, la solitude, l’isolement et le tabac.
En 2010, les quinze cigarettes sont l’étiquette d’une barre
Dans la méta-analyse que Julianne Holt-Lunstad, de l’université Brigham Young, et deux collègues publient en 2010 dans la revue PLoS Medicine, les quinze cigarettes ne figurent pas dans une phrase : elles sont l’étiquette d’une barre de graphique. Cette synthèse réunit 148 études, soit 308 849 participants suivis en moyenne 7,5 ans, d’un âge moyen de 63,9 ans au départ. Les personnes aux relations sociales plus solides y ont une probabilité de survie supérieure de 50 % (un rapport de cotes de 1,50). Le texte compare l’ampleur de cet effet à celle de l’arrêt du tabac, et la dit supérieure à celle de nombreux facteurs connus, comme l’obésité ou l’inactivité physique.
Sur le graphique à barres, l’étiquette de l’une d’elles dit « moins de 15 cigarettes par jour ». À vue d’œil, la barre qui résume l’ensemble des relations sociales est un peu plus courte que celle de ces fumeurs, et deux autres seulement dépassent celle du tabac : le soutien social fort contre faible, et les mesures qui combinent plusieurs aspects de la vie sociale. L’ordre de grandeur est comparable, l’égalité absente. Quant à la méta-analyse elle-même, ses auteurs reconnaissent qu’on ne peut pas affecter des gens au hasard à l’isolement pour en mesurer les effets.
En 2023, la barre devient une phrase
Treize ans plus tard, un texte officiel américain écrit la comparaison en toutes lettres. Dans la lettre qui ouvre son avis de mai 2023, Our Epidemic of Loneliness and Isolation, le Surgeon General des États-Unis écrit (nous traduisons) que l’effet du manque de lien social sur la mortalité est « similaire à celui de fumer jusqu’à quinze cigarettes par jour », et plus grand encore que celui de l’obésité et de l’inactivité physique. Une note renvoie à un article de 2017 de Holt-Lunstad, Robles et Sbarra.
Entre les deux, le vocabulaire a glissé. En 2010, une étiquette de graphique disait « moins de 15 ». En 2023, la lettre d’ouverture dit « similaire à », l’encadré des chiffres clés « autant que », l’intitulé du graphique « aussi dangereux que ». Pourtant la légende de ce graphique précise qu’il s’agit d’une « approximation visuelle » : d’une comparaison d’ordres de grandeur, on a fait une équivalence.
Ce graphique ne garde d’ailleurs qu’une barre pour le manque de lien social, et sa légende dit laquelle : des « mesures complexes d’intégration sociale », où l’on compare une intégration forte à une faible. À vue d’œil, c’est la plus longue des barres de la figure de 2010 (environ 0,65 sur l’échelle du graphique, contre environ 0,53 pour le tabac), et non la barre d’ensemble de la méta-analyse, qui restait en deçà du tabac (environ 0,41).
Poser une méta-analyse à côté d’une autre
Pour écrire « autant que le tabac », il faut poser les résultats d’une méta-analyse à côté de ceux d’une autre. Les chercheurs parlent d’une comparaison entre revues : chaque revue a ses participants, ses durées de suivi, ses corrections statistiques, et les deux risques ne viennent pas des mêmes personnes. Voici ce que trouvent les synthèses consacrées à l’isolement et à la solitude.
| Synthèse | Isolement social | Solitude | À noter |
|---|---|---|---|
| Holt-Lunstad et al., 2015 | 29 % | 26 % | effet plus net quand l’âge moyen est inférieur à 65 ans |
| Wang et al., 2023 | 32 % | 14 % | 90 cohortes, adultes dès 18 ans |
| Commission de l’OMS, 2025 | 32 à 33 % | 9 à 22 % | surtout des personnes âgées |
Aucune ligne ne dit « quinze cigarettes ». Chacune compte autre chose (l’isolement ou la solitude, des adultes de tous âges ou surtout des personnes âgées), et les écarts entre elles montrent à quel point un chiffre unique simplifie. Toutes sont des associations observées : elles disent que l’isolement et le décès vont ensemble, non que l’un cause l’autre.
En 2021, solitude, isolement et tabac comparés dans les mêmes données
En 2021, deux ans avant l’avis américain, une équipe qui travaille sur des données britanniques (Batty et al.) a fait ce que les comparaisons entre revues ne faisaient pas : mesurer l’isolement, la solitude et le tabac dans les mêmes données. Elle rappelle que la comparaison a été relayée par des organismes de politique publique et largement reprise dans la presse, et dit l’examiner pour la première fois. Les données viennent de deux grandes cohortes britanniques, UK Biobank (466 876 personnes, 56,5 ans en moyenne) et l’étude anglaise sur le vieillissement, ELSA (7 505 personnes, 66,1 ans en moyenne).
Le résultat tient en une gradation : par ordre croissant d’ampleur, la solitude, l’isolement, puis le tabac sont associés à un risque de décès, toutes causes ou par cancer. Pour les décès d’origine cardiovasculaire, l’isolement et le tabac montrent des liens semblables, mais pas la solitude. Les auteurs concluent que, dans ces données, un lien social pauvre est moins fortement associé à la mortalité totale que le tabac. Ils ne nient pas que l’isolement pèse ; ils contestent l’égalité. Le résumé de l’étude est en ligne sur PubMed ; elle se limite à deux cohortes britanniques.
Pourquoi les quinze cigarettes ont fait mouche
Une comparaison réussit quand elle emprunte la gravité d’une chose que tout le monde connaît. Personne n’a besoin qu’on lui explique ce que fait une cigarette, et quinze par jour, on les voit. Le chiffre transforme une inquiétude diffuse, difficile à dire, en une image qu’on retient et qu’on répète.
Il change aussi de forme en circulant. Robert Waldinger, le directeur de l’étude de Harvard sur le développement adulte, disait en 2017 dans la Harvard Gazette, le journal de l’université, que la solitude est aussi puissante que le tabac ou l’alcoolisme ; en 2023, dans un entretien au même journal, il expliquait pourquoi, selon lui, elle est aussi dangereuse pour la santé que fumer un demi-paquet de cigarettes par jour, ou que l’obésité. Le fond reste le même, le chiffre bouge selon celui qui le raconte. Ni l’un ni l’autre de ces articles ne rattache ces propos à un résultat chiffré de l’étude de Harvard elle-même : ce sont des formules d’un chercheur qui parle, une raison de plus de voir dans le chiffre une image plutôt qu’une mesure.
Solitude et cigarettes : ce qu’il faut en garder
Une partie du chiffre tient très bien : trois synthèses associent l’isolement social à un risque de décès supérieur de 29 à 33 %, une ampleur qui n’a rien de négligeable. Selon la comparaison entre revues, l’ordre de grandeur est voisin de celui d’un tabagisme de moins de quinze cigarettes par jour ; ce que l’on ne peut pas dire, c’est que les deux sont égaux, ni que c’est prouvé.
Reste le transfert aux personnes très âgées, qui n’a rien d’automatique. Les participants de la méta-analyse de 2010 avaient 64 ans en moyenne, et celle de 2015 trouve l’effet plus net quand l’âge moyen est sous 65 ans : ni l’une ni l’autre ne dit ce qu’il en est à 85 ans. Pour une vue d’ensemble de ce que la recherche associe à l’isolement, lisez solitude et santé d’une personne âgée ; pour ce que les études disent de la longévité, relations sociales et longévité.
Quand on vous citera de nouveau les quinze cigarettes, souvenez-vous que le graphique ne connaît pas votre père. Il ne sait pas qui a sonné chez lui hier, ni à qui il a parlé ce matin.
Questions fréquentes
Qui a écrit que la solitude équivaut à quinze cigarettes par jour ?
La comparaison figure en toutes lettres dans l’avis du Surgeon General des États-Unis (mai 2023), qui écrit que l’impact du manque de lien social sur la mortalité est « similaire » à celui de fumer jusqu’à quinze cigarettes par jour, et renvoie à un article de 2017 de Holt-Lunstad, Robles et Sbarra. La phrase ne figure pas dans la méta-analyse de 2010 : seul le graphique de cette étude porte une barre « moins de 15 cigarettes par jour ».
La solitude est-elle plus dangereuse que le tabac ?
Pas dans les deux cohortes britanniques où l’on a comparé les deux directement : le tabac y restait plus fortement lié au risque de décès toutes causes confondues que l’isolement ou la solitude (Batty et al., 2021). L’isolement y restait associé à un risque accru, simplement moindre.
Ce chiffre vaut-il pour une personne de 85 ans ?
Rien ne le garantit. L’âge moyen des participants de la méta-analyse de 2010 était de 63,9 ans, et la méta-analyse de 2015 trouve l’effet plus net dans les échantillons dont l’âge moyen est inférieur à 65 ans.
Faut-il citer ce chiffre à un parent qui vit seul ?
Non : il ne ferait que l’inquiéter, et il se discute. Parlez-lui plutôt de ses semaines, de ce qu’il aimerait y mettre, et de ce que vous pouvez y ajouter ensemble.