Isolement des personnes âgées : ce que disent les chiffres, et ce qu’ils ne disent pas
750 000, 2 millions, 11 %, 48,4 % : les chiffres de l’isolement des personnes âgées semblent se contredire, et pourtant aucun n’est faux. Chacun compte autre chose : voici d’où il vient, ce qu’il mesure exactement, et pourquoi aucun ne dit si votre parent est seul.
Isolement des personnes âgées : pourquoi les chiffres ne s’accordent pas
Les chiffres de l’isolement ne s’accordent pas parce qu’ils ne comptent ni les mêmes personnes, ni la même chose. Sous le mot « isolement » se cachent trois réalités à ne pas confondre : le logement qu’on occupe seul ou non, le nombre de personnes qu’on voit, et ce que l’on ressent.
Vivre seul est un fait de recensement : un logement, un occupant. Être isolé est un fait de relations, que l’OMS décrit comme l’état objectif où l’on a trop peu de rôles, de relations et d’échanges avec les autres, et qu’on peut donc compter. Se sentir seul est un ressenti : un sentiment pénible, né de l’écart entre les liens qu’on a et ceux qu’on voudrait. La Fondation de France le dit en une phrase : une personne isolée peut ne pas se sentir seule, et une personne entourée peut éprouver de la solitude.
Tous les chiffres des Petits Frères des Pauvres cités plus bas viennent du « Baromètre 2025 Petits Frères des Pauvres Solitude et Isolement, quand on a plus de 60 ans en France », une enquête téléphonique de CSA Research réalisée en avril 2025 auprès de 1 860 personnes de 60 ans et plus : l’association demande qu’on la cite sous ce titre. Le tableau en réunit six, de plusieurs sources, avec ce que chacun compte et ce qu’il laisse de côté.
| Le chiffre | Qui le compte | Ce qu’il compte | Ce qu’il ne dit pas |
|---|---|---|---|
| 750 000 personnes de 60 ans et plus (4 %), en 2025 | Petits Frères des Pauvres | Isolées à la fois de la famille, des amis, du voisinage et des associations | Ni si elles vivent seules, ni pourquoi elles sont isolées |
| Environ 2 millions de personnes de 60 ans et plus, en 2025 | Petits Frères des Pauvres | Isolées de leur famille et de leurs amis | Ce qu’il en est des voisins et des associations |
| 13 % se sentent seuls tous les jours ou presque, en 2025 | Petits Frères des Pauvres | Un sentiment, déclaré par la personne | Le nombre de contacts qu’elle a réellement |
| 11 % d’isolés, 32 % d’isolés ou proches de l’isolement, en 2025 | Fondation de France | La rareté des liens, chez les Français de 15 ans et plus | Rien sur les seniors en particulier |
| Entre 25 % et 33,6 % des personnes âgées, dans le monde | OMS, rapport de 2025 | Une estimation tirée de deux revues d’études | Ce qu’il en est en France |
| 48,4 % des 80 ans ou plus vivent seuls, en 2023 | Insee, recensement | Le logement : une seule personne l’occupe | Les relations qu’elles entretiennent hors de chez elles |
750 000 : ce que recouvre la « mort sociale »
Ce chiffre compte les personnes de 60 ans et plus isolées des quatre cercles à la fois : la famille, les amis, le voisinage et les associations. En 2025, selon le baromètre, elles sont environ 750 000, soit 4 % des 60 ans et plus.
L’association les range sous l’expression « mort sociale », qui lui est propre et ne désigne aucun état de santé. Le critère est une absence de contacts, pas le logement : le chiffre ne parle ni de personnes « seules » ni de personnes « abandonnées ». Et la barre est précise. Une personne est dite isolée de sa famille quand elle voit ses enfants ou ses proches quelques fois par an, ou moins ; de ses amis, quand elle les voit aussi rarement ou n’en a pas ; de son voisinage, quand elle n’échange avec ses voisins que des « bonjour, bonsoir » ; des associations, quand elle y participe moins d’une fois par mois.
Ces personnes étaient 300 000 en 2017 et 530 000 en 2021. Le nombre a augmenté d’une enquête à l’autre, mais le rapport rappelle lui-même que le vieillissement de la population y contribue de façon « quasi mécanique », et l’enquête de 2025 a élargi son champ à la Martinique et à la Guadeloupe : comparer les années se fait avec prudence. L’association relève par ailleurs qu’environ 6 % des 80 ans et plus sont concernés ; elle précise qu’il s’agit d’une tendance, sur un petit nombre de répondants.
2 millions : quand on ne compte que la famille et les amis
Environ 2 millions de personnes de 60 ans et plus sont isolées de leur entourage proche, c’est-à-dire de leur famille et de leurs amis, toujours selon le baromètre de 2025. Ce nombre ne regarde ni le voisinage ni les associations, ce qui le rend bien plus large que le précédent.
Il se maintient à ce niveau depuis 2021, après avoir été de 900 000 en 2017. Le rapport explique cette stabilité par un double mouvement : les liens avec les amis ont repris, alors que les liens avec la famille continuent de se distendre. Il ajoute qu’environ 1,5 million de personnes ne voient jamais ou quasiment jamais leur famille proche (enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants). Ces nombres décrivent des cercles différents et ne s’additionnent pas. Le rapport n’en donne pas les raisons, et on aurait tort d’y lire des enfants qui abandonnent.
Le sentiment de solitude a un peu reculé depuis 2021
Selon le baromètre, le sentiment de solitude des 60 ans et plus est en léger repli depuis 2021. En 2025, 30 % se sentent seuls au moins de temps en temps, contre 36 % en 2021 et 31 % en 2017 ; 13 %, soit environ 2,5 millions de personnes, se sentent seuls tous les jours ou presque (14 % en 2021, 11 % en 2017). Le recul est modeste, et l’association souligne que ce sentiment dure depuis plusieurs années pour environ 4,2 millions de personnes.
Dans le monde, les 60 ans et plus se sentent moins seuls que les autres, et pourtant beaucoup sont isolés
Selon le rapport de 2025 de la Commission de l’OMS sur le lien social, 11,8 % des 60 ans et plus se sentent seuls : c’est le taux le plus faible de toutes les tranches d’âge (20,9 % chez les 13 à 17 ans). La Commission juge possible qu’il soit plus élevé après 80 ans, et note que ces estimations vont à l’encontre d’études plus anciennes, dont les données, suggère-t-elle, étaient limitées.
Ce qui est fréquent chez les plus âgés, c’est l’isolement. Selon les meilleures estimations réunies par la Commission, entre 25 % et 33,6 % des personnes âgées dans le monde seraient socialement isolées : une sur quatre dans la première des deux revues d’études sur lesquelles elle s’appuie, une sur trois chez les 80 ans et plus dans la seconde. Les définitions varient d’une étude à l’autre, et ce chiffre ne dit rien de la France. Le rapport de la Commission de l’OMS reconnaît lui-même qu’on dispose de moins de données sur l’isolement que sur la solitude, et qu’aucune grande enquête internationale n’a été publiée.
11 % ou 32 % ? Lire la Fondation de France
Les chiffres de la Fondation de France portent sur les Français de 15 ans et plus, pas sur les seniors, et ils se lisent à deux étages. Dans son étude Solitudes 2025, 11 % des Français sont en situation d’isolement relationnel ; en ajoutant ceux dont la vie sociale se limite à un seul réseau, 32 % sont isolés ou proches de l’isolement.
Le communiqué de presse qui accompagne l’étude annonce, lui, qu’un tiers des Français (32 %) sont en situation d’isolement relationnel : il emploie pour les 32 % le mot que l’étude réserve aux 11 %. C’est l’étude qui fait foi. L’écart entre les deux nombres tient à la définition retenue, pas à une autre mesure.
L’isolement n’est pas l’affaire des seuls aînés. Chez les 40 à 59 ans, l’étude de 2025 compte 13 % d’isolés ; l’édition de 2024 en trouvait 15 %, contre 7 % chez les moins de 25 ans. La Fondation de France avance que cette période de la vie peut s’accompagner d’une accumulation de contraintes entre le travail, les enfants à charge et les parents vieillissants, qui réduit le temps disponible pour voir du monde : une hypothèse, pas une mesure. L’étude ne publie, en revanche, aucun taux pour les 75 ans et plus.
Vivre seul : ce que l’Insee compte vraiment
L’Insee ne mesure pas l’isolement : il compte les logements. Selon le recensement de 2023, 29,3 % des personnes de 65 à 79 ans et 48,4 % de celles de 80 ans ou plus vivent seules dans leur logement, hors maisons de retraite et autres établissements, en France hors Mayotte. Chez les 80 ans ou plus, c’est le cas de 61,3 % des femmes et de 27,8 % des hommes.
Ces chiffres décrivent un logement, pas une vie. Une personne qui vit seule peut voir du monde chaque jour, et une autre, qui partage son logement, avoir des semaines vides. À Paris, les proportions sont plus élevées que la moyenne nationale ; nous les détaillons dans l’article sur la solitude dans la capitale.
Ce qu’aucun de ces chiffres ne vous dira
Aucun d’eux ne dit si votre mère est isolée, ni si elle en souffre. Ce sont des moyennes sur des milliers de vies, et leurs seuils sont stricts : une mère qui voit ses enfants un dimanche par mois n’est pas « isolée » au sens du baromètre, et ses semaines peuvent pourtant lui sembler longues.
Pour y voir clair chez votre parent, la méthode des quatre cercles est détaillée dans notre guide du bien vieillir et du lien social ; retenez-en qu’un cercle vide n’est pas un drame, et que ce qu’il en dit lui-même compte plus que votre décompte. Notre article sur la solitude d’une personne âgée propose des gestes pour la suite, et celui sur ce que la recherche associe à la solitude et à l’isolement dit ce que l’on sait de leurs effets, et ce que l’on ignore.
Un chiffre décrit un pays. Votre père, lui, a un palier, une porte, un nom sur la sonnette.
Questions fréquentes
Combien de personnes âgées sont isolées en France ?
Cela dépend de ce qu’on compte. Selon le « Baromètre 2025 Petits Frères des Pauvres Solitude et Isolement, quand on a plus de 60 ans en France », environ 750 000 personnes de 60 ans et plus sont isolées de leurs quatre cercles de relations (4 %), et environ 2 millions de leur famille et de leurs amis.
Les personnes âgées sont-elles les plus touchées par la solitude ?
Pas selon la Commission de l’OMS sur le lien social : en 2025, elle estime que 11,8 % des 60 ans et plus se sentent seuls, le taux le plus bas de toutes les tranches d’âge. C’est l’isolement, c’est-à-dire le petit nombre de contacts, qui est fréquent : entre 25 % et 33,6 % des personnes âgées dans le monde, selon les meilleures estimations.
Que veut dire « mort sociale » dans les études sur les personnes âgées ?
C’est l’expression employée par les Petits Frères des Pauvres pour une personne isolée à la fois de sa famille, de ses amis, de son voisinage et des associations. Elle désigne une absence de contacts, pas un état de santé, et pas forcément le fait de vivre seul.
Pourquoi trouve-t-on 11 % ici et 32 % là pour l’isolement des Français ?
L’étude Solitudes 2025 de la Fondation de France compte 11 % de Français isolés, et 32 % si l’on y ajoute ceux dont la vie sociale tient à un seul réseau, « isolés ou proches de l’isolement ». Ces deux chiffres concernent les 15 ans et plus, pas les seniors.
Quelle part des 80 ans et plus vit seule dans son logement ?
D’après le recensement de l’Insee de 2023, près d’une personne de 80 ans ou plus sur deux (48,4 %) vit seule dans son logement, contre 29,3 % des 65 à 79 ans. Ce chiffre décrit un mode de vie, pas un niveau d’isolement.