Une personne âgée qui n’a plus goût à rien : comprendre, puis remettre un plaisir
Une personne âgée qui n’a plus goût à rien ne s’en plaint pas toujours : c’est vous qui remarquez la radio éteinte, le livre fermé, le courrier qui s’empile. Voici ce que cela peut vouloir dire, quand en parler à son médecin, et comment lui remettre un plaisir à la fois.
Un dimanche, au téléphone, la radio n’est plus là
Vous appelez votre mère un dimanche, comme chaque dimanche. Elle décroche à la cinquième sonnerie. Elle va bien, elle est un peu fatiguée, il n’y a rien de neuf. Et pendant que vous parlez, vous cherchez ce qui cloche, jusqu’à ce que vous trouviez : on n’entend pas la radio. Depuis toujours, une voix parle dans sa cuisine du matin au soir. Aujourd’hui, derrière la sienne, il n’y a rien.
Le mardi suivant, vous passez. Le livre est sur la table de nuit, le signet toujours à la page de votre dernière visite. Trois enveloppes fermées attendent près des clés, dont l’une vient de la caisse de retraite. Elle vous prépare un café, s’assoit en face de vous, et quand vous demandez ce qu’elle a fait de sa semaine, elle répond : « Rien. Je n’ai plus goût à rien. »
Il n’y a pas de drame dans cette scène. C’est ce qui la rend difficile à lire.
Le portail Pour bien vieillir, géré par les organismes de retraite, dresse la liste de ce qui doit alerter quand on s’inquiète de l’isolement d’un proche : une boîte aux lettres pleine, un désintérêt pour des activités qu’on aimait, entre autres. C’est une raison de s’approcher, pas une conclusion.
Quand une personne âgée n’a plus goût à rien : un creux, un deuil, de l’ennui ?
Rien qu’en regardant son salon, on ne peut pas savoir si c’est un creux, un deuil ou autre chose, et ce n’est pas à vous de le décider. On peut en revanche apprendre à distinguer ce qui passe de ce qui s’installe.
Un creux, c’est une grippe dont on se relève lentement, un mois de pluie, une date qu’on redoute. L’Inserm appelle « déprime » un moment de blues, de découragement, de manque d’entrain, et réserve le mot de dépression à ce qui s’accompagne d’une souffrance personnelle et d’un dysfonctionnement social majeurs. Un creux laisse des éclaircies : votre mère s’anime pour une photographie, pour une nouvelle des petits-enfants. C’est à noter, sans en faire une preuve.
Un deuil peut ressembler à un creux, et ce n’est pas une maladie. Pour l’Assurance maladie, c’est une réaction douloureuse, mais normale, à la perte d’un être cher ; la Haute Autorité de santé y voit, en 2017, une réaction d’adaptation à une perte, non un état à traiter d’emblée. L’une et l’autre ajoutent qu’il peut se compliquer d’un épisode dépressif. Le deuil n’est pas toujours celui d’un mari : une amie de toujours, une voisine, un chat. Dans les premiers mois, ne cherchez pas à remettre votre mère en marche. Soyez là.
Reste l’ennui, qu’on prend pour une absence d’envie. Beaucoup de plaisirs sont des plaisirs pour quelqu’un : on écoute la radio pour avoir quelque chose à raconter, on cuisine parce qu’on est deux, on lit pour en parler. Quand plus personne n’attend le récit, le plaisir perd sa raison d’être, et ce qui ressemble à un manque d’envie est parfois un manque d’occasion. Vous pouvez simplement le remarquer : l’entrain revient-il quand quelqu’un est là ? Cela n’établit rien, mais cela dit où commencer. L’ennui a son propre article, personne âgée qui s’ennuie ; ce que la recherche associe à l’isolement, sans rien promettre, est résumé dans solitude et santé chez la personne âgée.
Quand ce n’est plus une affaire de famille, mais de médecin
Dès que cela revient presque chaque jour depuis au moins deux semaines, ou que d’autres choses changent en même temps, parlez-en à son médecin traitant. Pas de diagnostic à poser, pas de preuve à apporter : dites ce que vous avez vu, avec des faits, la radio, le courrier, les semaines.
Votre mère ne dira peut-être pas qu’elle est triste ; elle dira qu’elle est fatiguée. Chez une personne âgée, souligne l’Assurance maladie, la dépression se traduit plutôt par des plaintes physiques (la fatigue, l’appétit qui baisse, le repli). Un « laisse-moi tranquille » n’est pas toujours un trait de caractère : pour l’Inserm, la dépression favorise aussi le refus qu’on s’en mêle.
Proposez d’y aller avec elle plutôt que de l’y envoyer : « Je viens avec toi » ouvre mieux la porte que « tu devrais consulter ». Ce que disent l’OMS, l’Assurance maladie et l’Inserm de la dépression d’une personne âgée seule tient dans notre article sur la dépression et la solitude.
Si elle parle de mourir ou de ne plus vouloir être là, ne laissez pas ces mots sans réponse. Le numéro à retenir d’abord est le 3114 : c’est la ligne nationale de prévention du suicide, ouverte jour et nuit, sans frais, pour celles et ceux qui vont mal comme pour leurs proches. Si elle est en danger immédiat, composez le 15 ou le 112.
Remettre un plaisir à la fois, en partant de ce qu’elle aimait
On ne redonne pas le goût de tout d’un seul coup : on remet un seul plaisir, le plus petit, celui qu’elle aimait vraiment. Ne demandez pas « qu’est-ce qui te ferait plaisir ? » à quelqu’un qui n’a plus goût à rien : la question n’a pas de réponse. Proposez une chose précise, un jour précis.
Allumer la radio, d’abord, non pour qu’elle l’écoute, mais pour que la cuisine ne soit plus muette quand vous y êtes. Descendre au marché le jeudi plutôt qu’à la boulangerie du coin, parce que c’est là qu’on croise du monde. Lire la première page du journal à voix haute pendant qu’elle épluche une clémentine. Sortir l’album de photographies et demander qui est, sur la troisième, celui qui rit. Ouvrir le courrier avec elle, un café à côté, plutôt que sans elle. Vous n’avez pas besoin que cela marche du premier coup ; vous avez besoin que cela revienne le jeudi suivant.
Pour l’OMS, des activités sociales porteuses de sens peuvent améliorer nettement la qualité de vie, la satisfaction de vivre et la santé mentale. Cela ne remplace pas le médecin : un moment de compagnie vient en plus, jamais à la place.
Si vous ne pouvez pas être là tous les jeudis, quelqu’un d’autre peut l’être : chez Philia&Co., le même philos, choisi à la main pour sa gentillesse, vient chaque semaine pour une visite de 2 h, après une rencontre de présentation offerte. On y fait ce qu’elle aime : le marché, un album, la conversation (dame de compagnie à Paris).
Il arrive que la radio revienne d’elle-même. Il arrive que non, et c’est alors au médecin d’y regarder ; ce n’est pas un échec de votre part. Et si, un jeudi, la radio est allumée quand vous sonnez, ne faites aucun commentaire. Posez votre manteau, et demandez-lui de monter un peu le son.
Questions fréquentes
Mon père n’a plus goût à rien depuis la mort de sa femme : est-ce normal ?
L’Assurance maladie décrit le deuil comme une réaction douloureuse, mais normale, à la perte d’un être cher. Il peut pourtant se compliquer : si la tristesse et le désintérêt s’installent presque chaque jour, parlez-en à son médecin traitant.
Faut-il ouvrir son courrier à sa place quand elle le laisse fermé ?
Pas sans elle. Proposez de l’ouvrir ensemble, un jour précis, autour d’un thé : une pile d’enveloppes fermées dit parfois qu’il y a trop à affronter seule, pas qu’elle s’en moque.
Ma mère a arrêté la radio et la lecture en même temps : faut-il lui proposer autre chose ?
Pas tout de suite autre chose : remettez d’abord l’un des deux, à un moment précis où vous êtes là, et attendez qu’il revienne seul avant d’en ajouter un.
Elle a dit « autant en finir » : que faire tout de suite ?
Prenez la phrase au sérieux et restez avec elle. Le 3114, numéro national de prévention du suicide, répond jour et nuit, gratuitement, aux personnes en détresse comme à leurs proches. En cas de danger immédiat, appelez le 15 ou le 112.