À quoi sert-on, après la retraite ou un deuil ? Le sentiment d’utilité d’une personne âgée
Le sentiment d’utilité d’une personne âgée se perd par petites retraites : le dernier jour de travail, le premier dîner pour un seul, le jour où ses enfants cessent de lui demander conseil. Voici ce que la recherche dit du « sens », comment le retrouver, et pourquoi la meilleure visite est parfois celle où le parent apprend quelque chose à l’autre.
Le jour où plus personne n’a besoin de vous
Personne ne perd son utilité un matin précis. Elle s’en va par morceaux. Il y a d’abord la retraite : le pot de départ, le stylo offert, le bureau vidé dans un carton, puis le lundi où le téléphone ne sonne pas. Il y a ensuite les enfants qui, un jour, ne demandent plus conseil, parce qu’ils ont leurs propres réponses et leur propre agenda. Il y a la cuisine où l’on faisait pour deux et où l’on fait pour un, et ce n’est plus tout à fait la même cuisine. Chacune de ces pertes est minuscule, et c’est leur somme qui pèse : on ne vous attend plus quelque part, on ne vous demande plus rien.
L’OMS range d’ailleurs ces moments parmi ceux qui exposent davantage à l’isolement : la retraite, le deuil, la perte de contacts. Elle cite aussi, parmi les épreuves propres à l’âge, la baisse des revenus et celle du sentiment d’avoir un but au moment de la retraite. Se sentir inutile peut donc répondre à des pertes bien réelles plutôt qu’à un trait de caractère. L’OMS ne le dit pas ainsi : c’est notre lecture.
Quand « je ne sers plus à rien » devient « je voudrais ne plus être là », la question n’est plus celle de la place dans la famille, et il ne faut pas attendre. Appelez le 3114, la ligne nationale de prévention du suicide : gratuite, ouverte jour et nuit, elle écoute la personne comme son entourage ; si la personne est en danger immédiat, c’est le 15 ou le 112. Plus largement, si ce sentiment dure presque chaque jour, ou s’il s’y ajoute d’autres changements, parlez-en à son médecin traitant. Notre article sur la dépression et la solitude reprend ce que disent les sources officielles.
Ce que la recherche appelle le sens
Les chercheurs parlent moins d’utilité que de sens, de but, de transmission. Une classification de ce qu’on attend de ses relations, en six types, que reprend la Commission de l’OMS sur le lien social dans son rapport de 2025, fait ressortir deux attentes qui comptent davantage avec l’âge : pouvoir contribuer de façon utile et veiller sur les générations suivantes, d’une part ; se sentir respecté, valorisé, vraiment inclus, d’autre part. Servir à quelque chose et compter pour quelqu’un : les deux se tiennent.
Une étude américaine de 2009, signée Boyle et ses collègues, a suivi 1 238 personnes âgées pendant cinq ans au plus, 2,7 ans en moyenne : celles dont le but dans la vie était le plus affirmé présentaient un risque de décès nettement plus faible (rapport de risque de 0,60). Il faut lire ce résultat de près. L’étude mesure une échelle de but, pas le sentiment d’être utile ; le suivi est court et les décès peu nombreux, 151 ; et rien ne permet de dire qu’en redonnant un but à quelqu’un on le protège. On peut seulement retenir que, chez ces personnes, le sens de la vie et la santé allaient ensemble, sans qu’on sache dans quel ordre. Le reste de la recherche sur la solitude est réuni dans solitude et santé chez la personne âgée.
Utile n’est pas occupé
Un emploi du temps rempli, avec ses ateliers du lundi et sa chorale du mercredi, ne dit pas, à lui seul, qu’on a besoin de celui qui s’y rend : on lui a trouvé de quoi s’occuper, ce qui est autre chose, et il le sent parfois. Être utile suppose que quelqu’un attende de vous ce qu’un autre ne ferait pas aussi bien.
Les enfants, par tendresse, finissent parfois par ne plus rien attendre de leur parent. Le « laisse, je m’en occupe » qui épargne la corvée enlève aussi la dernière tâche qui comptait : remplir le dossier de la mutuelle, tenir son budget, choisir le menu du dimanche. Chaque chose qu’on fait à la place d’un parent, avec les meilleures intentions, est une chose qu’on ne lui demande plus. Personne ne le fait exprès : la pente est douce, et on la descend ensemble sans la voir. On y revient dans devenir le parent de ses parents.
Le portail Pour bien vieillir, celui des organismes de retraite, donne le même conseil à qui s’inquiète d’un proche isolé : lui demander un petit service, pour qu’il ne soit pas toujours celui qui reçoit. À condition que la demande soit vraie, et qu’on remercie ensuite.
Retrouver le sentiment d’utilité : transmettre, conseiller, enseigner, s’engager
Redevenir utile prend quatre formes courantes, et aucune ne demande de s’agiter. Transmettre, d’abord : ce qu’on sait de la famille, du métier, du quartier d’avant, personne d’autre ne le sait, et cela se perd. Une heure de souvenirs enregistrée au téléphone fait déjà un petit livre : nous en parlons dans recueillir les souvenirs de ses parents. Conseiller, ensuite, pour de vrai : demander son avis sur une chose qu’on n’a pas encore décidée, le cadeau de la petite-fille, la réponse à une lettre difficile, car un avis demandé après coup ne compte pas.
Enseigner, c’est le troisième : les échecs, le point de croix, la sauce du dimanche, ce qu’on fait depuis cinquante ans et qu’un adulte de trente ans ne sait pas faire. S’engager, enfin, auprès de plus jeunes : s’impliquer dans des activités avec eux peut aussi renforcer l’estime de soi, selon le portail Pour bien vieillir.
Pour s’engager, les portes ne manquent pas. Lire et faire lire, programme de la Ligue de l’enseignement et de l’UNAF, accueille des bénévoles de plus de cinquante ans pour lire à des enfants, à l’école, en crèche, en bibliothèque ou au centre de loisirs. Côté parisien, la Fabrique de la Solidarité, lieu de mobilisation citoyenne de la Ville, publie dans sa lettre des missions de bénévolat près de chez soi. Un essai mené à Baltimore, publié en 2016, a tiré au sort des personnes âgées : les unes se sont engagées auprès d’enfants à l’école, dans le programme Experience Corps, les autres formaient le groupe témoin. À chaque évaluation, sur deux ans, les premières avaient plus de désir de transmettre et plus de sentiment d’y parvenir. Là, ce sont les personnes âgées qui vont vers les enfants ; une visite à domicile est autre chose, et nous n’en concluons rien.
Quand c’est lui qui apprend quelque chose à l’autre
Dans une visite, celui qui sait n’est pas toujours celui qu’on croit. Votre père connaît l’histoire de la rue, votre mère sait rattraper une maille, et la personne qui vient les voir a vingt-cinq ou quarante-cinq ans et l’ignore.
Chez Philia&Co., nous choisissons chaque philos à la main, d’abord pour sa gentillesse, puis pour sa politesse et son savoir-vivre ; nous regardons aussi ce qui intéresse votre parent, les échecs, les jardins, l’histoire de Paris. Nous ne promettons pas de rendre quelqu’un utile. Nous offrons l’occasion de transmettre, chaque semaine, à quelqu’un qui écoute avec bienveillance (dame de compagnie à Paris).
Un après-midi, peut-être, votre mère montrera à quelqu’un de trente ans comment rattraper une maille. Il écoutera jusqu’au bout, et reviendra la semaine suivante voir si la maille a tenu.
Questions fréquentes
Comment demander un avis à un parent sans avoir l’air de le ménager ?
Demandez-le avant de décider, sur une chose réelle : le choix d’un cadeau, le ton d’une réponse à un voisin fâché. Dites ensuite ce que vous en avez fait, car un avis qu’on ne suit jamais se tarit vite.
Mon père dit qu’il ne sert plus à rien : faut-il le contredire ?
Pas de front : écoutez d’abord, puis cherchez ce qu’il faisait et qui comptait, pour lui en demander un morceau. Si la phrase devient « je voudrais ne plus être là », ne la laissez pas passer : appelez le 3114, et parlez-en à son médecin traitant.
Un parent peut-il être utile à la personne qui vient lui rendre visite ?
Oui, dès qu’il transmet quelque chose : une partie d’échecs, l’histoire de la rue, un point de couture. Une visite n’y change rien d’elle-même ; elle offre l’occasion, et c’est lui qui la saisit.
Que dit l’étude américaine sur le sens de la vie et la mortalité ?
Un but dans la vie plus affirmé y est associé à un risque de décès plus faible (rapport de risque de 0,60), sur cinq ans au plus et 151 décès. Elle mesure une échelle de but, pas l’utilité, et ne montre pas qu’en redonner un protège.