Recueillir les souvenirs de ses parents : enregistrer, nommer, transmettre
Dans la tête de votre mère, il y a des rues qui n’existent plus, des prénoms que personne d’autre ne prononce, et une photographie de classe où elle est la troisième en partant de la gauche. Recueillir les souvenirs de ses parents ne demande ni talent ni matériel : un téléphone, un peu de temps et des questions qui commencent par « raconte-moi ». Cela se fait par étapes, et la première est de ne pas attendre.
Recueillir les souvenirs de ses parents avant d’en avoir besoin
Le plus tôt possible, et jamais au milieu d’un déjeuner de fête. N’attendez pas l’anniversaire rond, la mauvaise nouvelle ou le deuil : une demande faite à froid pèse moins qu’une demande faite dans l’urgence. Quand le dernier à savoir qui est sur la photographie n’est plus là, la photographie devient muette.
Choisissez une heure où elle est en forme, le matin ou après la sieste, chez elle, dans son fauteuil, et une durée d’une demi-heure : au-delà, on s’épuise tous les deux. Une séance par semaine ou tous les quinze jours, toujours au même endroit. La régularité fait ce que l’élan du premier jour ne fait pas.
Un objet d’abord, une question ensuite
Commencez par un objet, pas par une question. Une photographie, un livret de famille, une clé, un napperon : l’objet porte la mémoire, et votre mère n’a pas à chercher par où entrer.
Les souvenirs ne s’ouvrent pas tous avec la même clé. Dans une étude britannique de 2000, les souvenirs qu’une odeur déclenchait se concentraient plus tôt dans l’enfance, entre 6 et 10 ans, que ceux qu’un mot déclenchait, entre 11 et 25 ans. Une seule étude ne fait pas une règle, mais la piste ne coûte rien. Pour ouvrir l’enfance, faites-lui sentir une tablette de savon, un flacon d’eau de Cologne ou du café moulu, plutôt que de poser la question. Pour la suite, visez les années de dix à trente ans, d’où viennent le plus de souvenirs vifs : l’article sur les chansons de ses vingt ans en dit plus.
Puis viennent les questions. Les faits se cherchent dans les papiers ; les scènes ne se trouvent qu’en elle. Demandez quel était le trajet de l’école plutôt que le nom du village où elle a grandi. En voici quelques-unes, à piocher selon l’humeur.
- Quelle odeur avait la maison de ton enfance ?
- Que mangeait-on le dimanche, et qui faisait la cuisine ?
- Comment as-tu connu papa, et qui vous a présentés ?
- Quel métier voulais-tu faire à dix ans ?
- Qu’as-tu acheté avec ton tout premier salaire ?
- Quelle bêtise as-tu faite dont tu ne m’as jamais parlé ?
Ne posez pas la suivante trop vite. Quand elle a fini, attendez : la seconde moitié de l’histoire vient souvent après le silence. Et si elle répète une histoire déjà entendue, ne la coupez pas, enregistrez-la : la version change d’une fois sur l’autre, et ce qui change vaut d’être gardé. L’article sur le parent qui répète les mêmes histoires en parle plus longuement.
Poser le téléphone sur la table
Avec sa permission, enregistrez. Les téléphones ont une application pour cela, « Dictaphone » sur un iPhone, un enregistreur vocal ailleurs, et il suffit de toucher le bouton d’enregistrement pour commencer. Dites en une phrase pourquoi, et choisissez une raison qui n’est pas un examen : « Je veux garder ça pour les petits. »
Posez le téléphone entre vous deux, sur un linge plié, éteignez la radio, et oubliez-le. Ne corrigez pas les dates : elle se trompera de deux ans, c’est sa version qui vous intéresse. Le soir même, donnez un nom au fichier (« Maman, enfance, 14 septembre ») et envoyez-le à votre propre adresse électronique : un téléphone perdu emporte tout. En réécoutant, vous entendrez vos propres questions, toujours trop longues. Posez-les plus courtes la fois suivante.
Les photographies, et un crayon
Une photographie sans nom au dos est une énigme pour la génération suivante. Sortez le carton, dix photographies à la fois, et demandez qui, où, quand. Écrivez la réponse au dos, au crayon à papier, sans appuyer ; ou photographiez le recto et le verso, et mettez la légende dans le nom du fichier.
Les photographies donnent aussi aux questions un point d’appui : « Et là, qui tient l’appareil ? » ouvre plus de portes que « Tu te souviens de cette année-là ? ».
Écrire le récit, dans ses mots à elle
Vous pouvez écrire le récit à partir de l’enregistrement : quelques pages par thème (la maison, l’école, le travail, la rencontre), dans ses mots à elle, avec ses tournures. Ne cherchez pas la chronologie pendant les séances : une vie se raconte dans l’ordre où elle revient, et c’est à l’écriture qu’on la range.
Donnez-lui chaque page à relire, et changez ce qu’elle demande de changer. Un livret imprimé en quelques exemplaires suffit, nul besoin d’un livre.
Où garder le récit, pour longtemps
Gardez-le chez vous d’abord, en plusieurs exemplaires et en plusieurs endroits : un livret imprimé, un fichier sur l’ordinateur, une copie chez un frère. Pour que l’écrit survive à la famille, il existe aussi un endroit : l’Association pour l’autobiographie et le patrimoine autobiographique, à Ambérieu-en-Bugey, dans l’Ain.
Reconnue d’intérêt général, elle conserve gratuitement des récits de vie inédits, y compris ceux qui racontent l’histoire des parents, à condition qu’ils soient sincères, sans invention ni fiction. Le texte déposé reste consultable sur place, notamment par les membres de la famille, y compris au fil des générations, et l’on peut en interdire la lecture pendant une durée choisie. Il suffit d’envoyer le texte en deux exemplaires papier, avec un contrat de don dont les conditions de dépôt sont détaillées sur le site de l’association.
Ce qu’elle choisit de ne pas dire
Un récit de vie n’est pas un interrogatoire : il y a des pièces fermées dans toutes les maisons. Si une question reste sans réponse, passez à autre chose sans insister, et n’écrivez pas à sa place ce qu’elle a tu. Ce qu’elle choisit de vous donner suffit.
Il arrive aussi qu’un parent raconte plus volontiers à un tiers qu’à son enfant. Chez Philia&Co., des souvenirs racontés font partie des visites de 2 h, et un philos qui revient chaque semaine est quelqu’un à qui raconter la suite. La page dame de compagnie à Paris dit comment se passent ces visites ; pour d’autres façons de remplir les semaines, voyez nos idées d’activités pour les après-midi à la maison.
Pour eux, et pour vous
Pour eux, parce que raconter, c’est transmettre, et être écouté. Celui qui raconte n’est plus seulement celui qu’on ménage : il sait quelque chose que vous ignorez, et vous êtes venu l’apprendre. Un récit de vie n’en promet pas davantage : quelqu’un demande, quelqu’un écoute, et ce qu’on sait devient un héritage.
Pour vous, c’est l’occasion de poser enfin les questions que vous pensiez avoir tout le temps de poser. Vous apprendrez des choses qu’aucune photographie ne dit : comment votre père a pris peur de l’eau, pourquoi votre mère ne mange jamais de lapin. Ces choses-là n’existent qu’à un seul exemplaire.
Questions fréquentes
Mon père dit qu’il n’a rien d’intéressant à raconter : que répondre ?
Dites que ce n’est pas pour être intéressant, mais pour que vous sachiez. Commencez par un objet ou une photographie plutôt que par une demande : on raconte plus facilement ce qu’on tient dans la main.
Vaut-il mieux enregistrer ou écrire sous sa dictée ?
Enregistrer d’abord : la voix, les hésitations et les rires se perdent à l’écrit, et l’on peut toujours écrire ensuite à partir de l’enregistrement. Si votre parent se méfie du téléphone, un cahier et un stylo font très bien l’affaire.
Comment conserver un enregistrement pendant des années ?
En le copiant à deux endroits au moins, par exemple l’ordinateur et un disque externe, et en mettant la date et le nom dans le titre du fichier. Réécoutez-le une fois par an pour vérifier qu’il s’ouvre encore.
Ma mère a pleuré en racontant : faut-il arrêter ?
Pas forcément. Laissez-lui le temps de reprendre son souffle, coupez l’enregistrement si elle le demande, et ne continuez que si elle le souhaite : c’est elle qui décide de la suite, aujourd’hui comme les fois suivantes.