Personne âgée qui répète les mêmes histoires : pourquoi elle y revient, et comment l’écouter
Vous connaissez la chute avant qu’elle commence, et vous pourriez raconter l’histoire à sa place. Une personne âgée qui répète les mêmes histoires dit souvent autre chose que l’histoire : voici ce que cela peut vouloir dire, comment l’écouter encore, et ce qui doit amener à en parler au médecin traitant.
Le bal où elle a perdu un soulier. Le chef de service qui lui a fait la leçon. Le voyage en car où il a plu quatre jours de suite. Vous en connaissez les pauses, l’endroit où elle rit avant la phrase, le mot qu’elle cherche toujours au même moment. Elle les redit à chaque visite, parfois à chaque repas. Vous l’aimez, et vous voudriez, une fois, une autre histoire.
Pourquoi une personne âgée répète les mêmes histoires
Parce qu’elles sont à elle, et qu’elle y tient. Une histoire racontée cent fois est moins un disque rayé qu’un objet qu’on reprend en main pour vérifier qu’il est toujours là.
Elles ne sont pas choisies au hasard non plus. Dans une synthèse publiée en 1998, Rubin, Rahhal et Poon rapportent que, chez les adultes âgés, la période de dix à trente ans fournit le plus de souvenirs autobiographiques, les plus vifs et les plus importants. Le bal, la rentrée, le premier travail pèsent plus lourd que l’hiver dernier, qui n’a pas encore eu le temps de devenir une histoire.
Les psychologues parlent d’identité narrative : l’histoire qu’on porte de soi, intériorisée et sans cesse retravaillée, qui relie le passé tel qu’on le reconstruit à l’avenir tel qu’on l’imagine, et qui donne à l’existence un peu d’unité et de sens (McAdams et McLean, 2013). Raconter le bal, c’est se rappeler qui l’on est.
Il arrive enfin qu’elle n’ait rien d’autre à offrir. Quand la semaine tient entre la boulangerie et la radio, l’histoire du bal est ce qu’elle a de mieux à vous raconter.
Ce que l’histoire dit en dessous
Elle ne vous raconte pas seulement le bal. Elle vous dit : j’ai eu vingt ans, on m’a regardée, j’ai été drôle, et je suis encore celle-là.
Elle vous dit aussi, sans le savoir : restez encore un peu. Dix fois racontée, une histoire est dix fois un public. Ce qu’elle répète n’est peut-être pas le récit, mais l’instant où quelqu’un écoute.
À qui la raconte-t-elle, d’ailleurs ? Souvent aux mêmes : à vous, à la gardienne, à la voisine qui a fini par la savoir. Une personne qui ne l’a jamais entendue lui rendrait la première fois.
À Paris, c’est ce qu’apporte un philos de Philia&Co. : il vient chaque semaine chez votre mère, il ignore l’histoire du bal, et il aura le temps d’apprendre les suivantes. Il ne remplace pas votre oreille, il en ajoute une. Une rencontre de présentation d’environ une heure, offerte, sert d’abord à voir si le courant passe ; la page dame de compagnie à Paris dit le reste.
Pourquoi cela vous pèse, à vous
Ce qui lasse, c’est rarement l’histoire elle-même : vous la savez, elle ne dure que quelques minutes. Ce qui pèse, c’est ce qu’elle laisse entendre : une semaine vide, le temps qui file, l’impression de n’avoir rien de neuf à lui offrir. On croit soupirer devant le bal, et c’est de tout autre chose qu’on soupire.
Le reconnaître suffit souvent à rendre l’écoute plus légère. Ce soupir-là n’a rien de honteux, il dit seulement que vous tenez à elle.
Quand il faut regarder de plus près
Les oublis qui comptent sont ceux qui deviennent fréquents et gênants dans la vie de tous les jours. Une vieille histoire redite avec plaisir, à elle seule, n’en fait pas partie.
Le portail officiel d’information pour les personnes âgées range parmi les signes à ne pas négliger les oublis fréquents et perturbants, comme oublier régulièrement des conversations récentes, et il conseille d’en parler à un médecin quand ces signes se répètent, s’aggravent ou pèsent sur le quotidien. Pour les trous de mémoire de tous les jours, l’article sur stimuler la mémoire d’une personne âgée dit ce que la recherche sait, et ce qu’elle ignore.
Le premier réflexe, pour soi comme pour un proche, est de contacter le médecin traitant. Il ne s’agit pas forcément d’une maladie : les causes d’un trouble de la mémoire sont variées, de la fatigue à l’anxiété, de certains médicaments à l’isolement. Ce n’est pas à vous de trancher. Notez ce que vous voyez et depuis quand, puis proposez de l’accompagner à la consultation, sans test à table ni verdict.
Si les oublis arrivent brusquement, avec un mal de tête, un visage paralysé ou un membre sans force, n’attendez pas : appelez le 15 ou le 112.
Une question neuve dans une histoire connue
Ne dites pas « je la connais » tout court : elle l’entendrait comme « tais-toi ». Posez plutôt une question que l’histoire n’a jamais reçue.
La robe du bal, de quelle couleur était-elle ? Qui jouait de l’accordéon ? Avait-elle peur, ce soir-là, ou envie de rentrer ? Que pense-t-elle aujourd’hui du chef de service qui lui faisait la leçon ? Une histoire connue a des pièces fermées. Chaque question en ouvre une, et celle qui raconte redécouvre un peu ce qu’elle dit.
Vous pouvez aussi lui donner un autre public : les petits-enfants, un voisin, ou un téléphone posé sur la table, pour que la voix reste. L’article sur la façon de recueillir les souvenirs de ses parents explique comment s’y prendre avec un simple téléphone.
Gardez cette méthode pour les histoires gaies. Certaines ne sont pas des anecdotes : un deuil, un départ, une faute dont elle se souvient trop bien. Quand celles-là reviennent, elles cherchent une oreille, plus qu’une question ou un conseil. Ne la consolez pas trop vite, ne cherchez pas le bon côté des choses. Dites que vous entendez, et restez assis, la tasse entre les mains : c’est déjà beaucoup. Si le même chagrin revient sans jamais s’alléger, le médecin traitant est aussi le bon interlocuteur.
Et il y a les jours sans. Vous avez le droit d’être un auditeur fatigué : une histoire écoutée vraiment vaut mieux que trois écoutées à moitié. Dites alors que vous la connaissez par cœur et que vous voulez la suite (« Et après, qu’est-ce qui s’est passé ? »), ou changez de sujet avec douceur, sans commentaire. Pour savoir quoi lui proposer à la place, voyez comment parler à ses parents âgés.
La prochaine fois qu’elle commencera par « Tu sais, un jour… », posez votre tasse, regardez-la, et demandez la couleur de la robe.
Questions fréquentes
Ma mère me raconte la même histoire trois fois dans la même visite : est-ce inquiétant ?
C’est un signe à noter, pas à diagnostiquer. Le portail officiel d’information pour les personnes âgées range parmi les signes à ne pas négliger le fait d’oublier régulièrement des conversations récentes : si cela se répète, parlez-en à son médecin traitant.
Faut-il lui dire qu’elle a déjà raconté cette histoire ?
Rarement : elle l’entendrait comme un reproche. Posez plutôt une question que l’histoire n’a jamais reçue, ou, si vous êtes à bout, dites-le avec vos mots à vous : « Je la connais par cœur, raconte-moi la suite. »
Mes enfants soupirent quand leur grand-mère recommence : que leur dire ?
Qu’écouter la même histoire est un cadeau qu’on lui fait. Donnez-leur une mission : poser une question qu’on ne lui a jamais posée, ou placer un téléphone sur la table pour garder sa voix.
Pourquoi les souvenirs de jeunesse reviennent-ils plus que ceux de l’an dernier ?
Selon une synthèse de 1998 (Rubin, Rahhal et Poon), chez les adultes âgés, la période de 10 à 30 ans fournit le plus de souvenirs autobiographiques, les plus vifs et les plus importants. C’est aussi la période d’où viennent les films, les musiques et les livres préférés.