« Je n’en peux plus de ma mère âgée » : vous avez le droit de le penser
Vous l’avez pensé dans la voiture, au téléphone, en cherchant vos clés : je n’en peux plus de ma mère âgée. Cette phrase n’a rien de honteux, et elle ne fait de vous ni un mauvais enfant ni un enfant sans cœur. Elle dit une fatigue qui a des causes, et à laquelle on peut répondre par du recul, du partage et une oreille pour soi.
Je n’en peux plus de ma mère : la phrase est permise
Oui, vous avez le droit de le penser, et de le dire à voix basse à quelqu’un qui vous écoute. Une pensée n’est pas un acte, et celle-ci précède souvent de bons actes : un appel à un frère, une demande de relais, une heure gardée pour soi.
Ce que cette phrase dit, d’ordinaire, ce n’est pas « je n’aime plus ma mère ». Elle dit : je suis au bout de ce que je peux porter, sous cette forme, à ce rythme. Elle dit parfois autre chose, qui remonte à loin.
Si la culpabilité arrive juste après, c’est une autre question, abordée dans l’article sur la culpabilité envers ses parents âgés.
D’où vient l’épuisement
D’un cumul, presque jamais d’un événement. Les appels qui reviennent, les choses à penser, l’inquiétude de fond, la sensation d’être de garde en permanence, même quand rien ne se passe. Chaque élément pèse peu ; la somme écrase.
S’y ajoute une fatigue particulière, celle de ne jamais pouvoir cocher. Une mère âgée n’est pas un chantier qu’on termine : c’est une présence qui demande de la continuité, sans date de fin ni félicitations. Cette fatigue a un nom, la charge mentale.
L’agacement, plus ancien que la fatigue
L’agacement vient de plus loin que la fatigue, de vieilles scènes qui se rejouent. À cinquante-cinq ans, il suffit parfois d’une phrase pour en avoir de nouveau quatorze : « Tu as mis un pull ? » Les mêmes répliques reviennent, et l’on y répond avec la même irritation, mais dans un corps de cinquante-cinq ans qui sort d’une journée de travail.
En 1998, dans le Journal of Marriage and the Family, les sociologues Kurt Lüscher et Karl Pillemer ont proposé de lire ces relations à travers un mot, l’ambivalence. Selon eux, les relations entre enfants adultes et parents âgés ne sont ni seulement harmonieuses ni seulement conflictuelles : elles engendrent des sentiments contraires. On peut aimer sa mère et ne plus supporter ses appels : les deux cohabitent dans la même relation, sans que l’un annule l’autre. Cela n’excuse pas tout, mais cela dispense de se prendre pour un monstre.
Prendre du recul sans rompre
Le recul se prend par petits écarts, pas par une rupture. Le plus simple est souvent de poser la fin d’un appel avant qu’il commence : « Je peux te parler jusqu’à dix-huit heures trente. » Un cadre annoncé coûte moins cher qu’un agacement qu’on cache.
On peut aussi changer le décor. Une visite au salon, face à face, rejoue les mêmes conversations ; une promenade, une course à faire ensemble, une partie de cartes donnent aux deux quelque chose à regarder qui n’est pas l’autre. Pour les visites qui pèsent, l’article sur la visite chez ses parents âgés qu’on redoute propose d’autres pistes ; pour les appels sans fin, celui sur la mère qui appelle tout le temps.
Si la fatigue le permet, dites une fois, calmement, la chose vraie : « Maman, je traverse une période chargée. Je t’aime, et j’ai besoin que nos appels durent vingt minutes. » Elle l’entendra mieux qu’une impatience.
Un signal, tout de même, ne se discute pas. Si l’agacement tourne à la dureté, si votre voix devient tranchante ou si des mots vous échappent, c’est le moment d’une pause, pas d’un effort supplémentaire.
Partager le poids
Le poids se partage plus facilement qu’il ne se justifie. Un frère, une sœur, un ami, un cousin, n’importe lequel peut entendre la liste de ce que vous faites. C’est souvent en la disant à voix haute qu’on s’aperçoit qu’elle est longue.
Entre frères et sœurs, la répartition se discute avec des faits plutôt qu’avec des reproches : qui appelle quel jour, qui l’emmène chez le médecin, qui la reçoit à Noël. L’article sur les frères et sœurs face à des parents âgés donne des pistes pour s’y prendre. Et si personne d’autre ne partage la charge, la liste de ceux à qui parler compte quand même : une amie, un collègue, un groupe de parole.
En parler à quelqu’un, pour vous
Quand la fatigue dure des semaines, que votre sommeil, votre appétit, votre humeur ou votre travail s’en ressentent, c’est une raison de consulter votre médecin traitant. Ce n’est pas un luxe, et vous n’avez pas à attendre d’aller mal pour y avoir droit.
Parler à un psychologue peut aussi remettre de l’ordre. L’Assurance maladie rembourse en partie jusqu’à douze séances par an chez un psychologue partenaire, dans le dispositif Mon soutien psy, pour une souffrance psychique d’intensité légère à modérée. On peut prendre contact directement, sans passer d’abord par son médecin, grâce à l’annuaire du dispositif.
Si « je n’en peux plus » se met à vouloir dire « je ne veux plus vivre », ou si vous pensez à mettre fin à vos jours, le 3114 est ouvert jour et nuit, sept jours sur sept. C’est le numéro national de prévention du suicide, gratuit, où des professionnels formés, infirmiers ou psychologues, répondent. En cas d’urgence, composez le 15 ou le 112.
Une troisième personne change la relation
Entre une mère et son enfant, tout passe par le même chemin, et les années y ont creusé des ornières. Une troisième personne en ouvre un autre : votre mère a quelqu’un d’autre à qui raconter sa semaine, et vous n’êtes plus l’unique oreille.
À Paris, cette troisième personne peut être un philos de Philia&Co. (celui ou celle qui rend visite, dans notre vocabulaire), que nous choisissons à la main d’abord pour sa gentillesse. Il ou elle vient chaque semaine pour une visite de 2 h, et c’est toujours la même personne. Cela ne règle pas ce qui se joue entre vous et votre mère, mais cela allège un peu sa semaine, et la vôtre. La page dame de compagnie à Paris détaille le service.
Une phrase à envoyer à un proche
Ce soir, si un mot trop sec au téléphone vous reste sur le cœur, ne le ressassez pas seul. Envoyez plutôt un message à un frère, une sœur ou un ami, avec une seule phrase : « J’ai besoin de te parler de maman, je n’en peux plus en ce moment. » C’est souvent la première fois qu’on l’écrit, et la phrase pèse moins une fois sortie.
Questions fréquentes
Puis-je partir en vacances sans culpabiliser vis-à-vis de ma mère ?
Prévenez-la tôt, dites qui l’appellera pendant votre absence et à quelle heure, et partez. Une absence annoncée et relayée inquiète moins qu’une disponibilité de façade.
Peut-on en vouloir à sa mère âgée sans être un mauvais enfant ?
Oui. En vouloir à quelqu’un et l’aimer ne s’excluent pas : des sociologues parlent d’ambivalence pour décrire ces relations entre parents âgés et enfants adultes. Ce qui compte, c’est ce que vous faites de l’agacement, pas le fait de l’éprouver.
À quel moment consulter pour soi quand on n’en peut plus de sa mère ?
Quand la fatigue dure plusieurs semaines et touche le sommeil, l’appétit, l’humeur ou le travail : parlez-en à votre médecin traitant. Si des idées de mort ou de suicide apparaissent, appelez le 3114 (gratuit, 24 h sur 24), et le 15 ou le 112 en cas d’urgence.
Mon frère trouve que j’exagère de me plaindre de notre mère : comment lui répondre ?
Proposez-lui de tenir votre rôle pendant une semaine, ou de noter avec vous tout ce que vous faites. Une liste de faits convainc plus vite qu’un reproche.
Puis-je espacer mes visites sans que ma mère en souffre ?
Souvent, oui, si vous remplacez la fréquence par la régularité : un jour fixe, une durée annoncée, un appel qui tient. Votre mère peut alors compter sur un rythme prévisible, ce qu’une disponibilité changeante ne lui permet pas.