La culpabilité envers ses parents âgés : d’où elle vient, et comment en faire un plan
La culpabilité envers ses parents âgés est très répandue chez les enfants adultes, et souvent mal comprise. Elle ne mesure pas votre amour : elle mesure l’écart entre le temps dont vous disposez et celui que vous voudriez donner. On peut en démêler les sources, puis la mettre au travail.
Dimanche, dix-neuf heures. Vous venez de raccrocher. Votre mère a dit qu’elle allait très bien, qu’il ne fallait pas s’inquiéter, qu’elle avait ses mots croisés ; elle a même ri deux fois. Dans la cuisine, vous ouvrez le réfrigérateur sans avoir faim, et une phrase s’installe, toujours la même : j’aurais dû passer.
Vous n’êtes pas le seul à vous la dire, et ce n’est pas une faiblesse : c’est presque toujours le signe que la relation compte.
La culpabilité envers ses parents âgés n’est pas un défaut de caractère
La culpabilité envers un parent âgé est un sentiment ordinaire. Elle ne devient un problème que lorsqu’elle commande tout, quand elle vous fait promettre ce que vous ne tiendrez pas ou venir à contrecœur.
Il faut la distinguer de la honte, avec laquelle on la confond volontiers. La culpabilité dit : j’ai manqué à quelque chose, et je peux le réparer. La honte dit : je suis quelqu’un de mauvais. À minuit, les deux se ressemblent, mais seule la première mène à un geste.
D’où vient la culpabilité envers ses parents âgés ?
De quatre sources au moins : la dette qu’on croit avoir envers ses parents, la distance, la comparaison avec un frère, une sœur ou une voisine, et l’image de ses propres parents avec les leurs. Elles se cumulent sans qu’on les distingue, et les reconnaître une à une suffit déjà à rendre la culpabilité moins envahissante.
La dette
Quelqu’un s’est levé la nuit pour vos fièvres, a payé vos études, a retenu son souffle devant vos premières sorties, et l’on sent confusément qu’il y a quelque chose à rendre. Mais une dette de ce genre ne se solde jamais ; on ne rembourse pas des nuits blanches avec des dimanches. Un parent ne prête pas, il donne : beaucoup le savent mieux que leurs enfants, et ne réclament rien.
La distance
Qu’on vive à quatre cents kilomètres ou à quelques stations de métro, la distance qui pèse se mesure moins en kilomètres qu’en agenda. Dix kilomètres sans une heure libre pèsent plus lourd que quatre cents avec un billet de train pris d’avance. Chaque dimanche où l’on n’y va pas s’inscrit comme un manquement, et la liste s’allonge toute seule.
Le frère, la sœur, la voisine
Il y a celui qui vit à côté et passe tous les mercredis, celle qui a pris sa retraite et a le temps, la voisine qui monte le courrier. À côté d’eux, vous vous sentez en retard. Et si c’est vous le plus proche, le sentiment s’inverse : vous en faites plus que les autres, et vous vous reprochez de vous en plaindre. La comparaison fabrique de la culpabilité dans les deux sens, et elle oublie toujours ce que chacun porte ailleurs. Se partager la semaine sans tenir de comptes demande une conversation à part, que décrit l’article sur les frères et sœurs face à des parents âgés.
Vos propres parents
Reste l’image de vos parents avec les leurs, la grand-mère installée dans la chambre du fond, le père qui allait voir sa mère chaque soir. Cette image est belle, souvent retouchée par les années, et elle fixe un étalon que personne n’atteint. On a gardé la scène, on a oublié le décor : les tantes, les voisines, toute une organisation familiale qui n’a plus cours. Vous ne vous mesurez pas à ce qu’ils ont fait, mais à ce que vous en avez retenu.
Quand c’est votre parent qui nourrit la culpabilité, sans le vouloir
Un parent peut l’entretenir sans le vouloir, par une seule phrase : « Tu ne viens jamais. » Elle pique, surtout après trois visites dans la semaine. Elle est pourtant rarement un procès : c’est souvent la façon qu’a un parent de dire que sa semaine est vide, avec les seuls mots que sa fierté lui laisse.
Répondre au procès (« mais si, jeudi dernier, j’étais là ») ne sert à rien. Répondre au vide, si. Demandez ce qu’il y a eu d’agréable depuis la dernière fois, proposez quelque chose pour mardi, et la phrase, souvent, ne revient pas.
Ce que la culpabilité mesure, et ce qu’elle ne mesure pas
La culpabilité mesure un écart : celui qui sépare le temps dont vous disposez du temps que vous voudriez donner. Elle ne mesure ni votre amour ni la qualité de ce que vous apportez.
On le voit à un signe : elle se calme à peine quand on en fait davantage. Mardi, vous avez fait le déplacement ; elle se reporte sur jeudi. Aucune quantité de visites ne l’éteint, parce qu’elle ne compte pas des visites.
Elle est aussi une mauvaise conseillère. Quand elle commande, on promet des appels quotidiens qu’on ne tiendra pas, on organise des visites-marathons dont on sort épuisé, on dit oui à tout pour ne décevoir personne. Votre parent sent le devoir derrière le geste, s’en excuse, et vous culpabilisez davantage. Une heure passée avec plaisir vaut mieux que trois heures passées à guetter la pendule.
Si elle vous vole le sommeil, ou si vous ruminez au point que le reste de la vie s’en ressente, parlez-en à votre médecin traitant : un sentiment devenu trop lourd se partage. Et si l’épuisement domine, plus que la culpabilité, c’est de lui que traite « je n’en peux plus de ma mère ».
De la culpabilité au plan : cinq gestes
Cinq gestes mettent la culpabilité au travail : écrire ce qui pèse, demander à son parent ce qu’il souhaite, tenir un seul engagement, partager, laisser une autre présence prendre sa part. Ils servent mieux dans cet ordre.
- Posez tout sur une feuille. Écrivez ce qui vous pèse sans le trier : le message resté sans réponse, la fenêtre qui ferme mal, la conversation sur l’avenir qu’on repousse depuis un an. Une culpabilité diffuse devient une liste, et une liste se traite ligne à ligne. Ce travail invisible de penser pour deux porte un nom : la charge mentale.
- Demandez à votre parent ce qui lui ferait plaisir. Pas ce que vous croyez qu’il lui faut : ce qu’il souhaite. Il se peut qu’un appel de dix minutes, chaque soir à la même heure, compte davantage pour lui qu’une longue visite par mois, ou l’inverse. Seule la question vous l’apprend. Pour trouver le ton, il y a « parler à ses parents âgés » et « devenir le parent de ses parents ».
- Prenez un engagement que vous tenez. Mieux vaut un seul rituel, modeste, tenu toute l’année, que dix promesses magnifiques abandonnées en mars : vingt minutes au téléphone le jeudi soir, un déjeuner le premier dimanche du mois. L’article sur l’appel aux parents âgés en donne des idées.
- Répartissez, ou entourez-vous. Entre frères et sœurs, partagez la semaine par jours plutôt que par grandes décisions, et sortez de la comptabilité. Si vous êtes enfant unique, composez un cercle : les cousins, les amis de votre parent, la voisine, le gardien. Un article est écrit pour l’enfant unique, qui n’a pas de fratrie avec qui partager.
- Laissez une autre présence tenir une part de la semaine. C’est le geste que la culpabilité rend le plus difficile, et souvent celui qui allège le plus. La question mérite sa propre réponse, dans « confier son parent sans culpabiliser ».
Une présence en plus dans la semaine de votre parent
Pour un parent qui vit à Paris, cette présence peut être un philos de Philia&Co. (le mot que nous employons pour la personne qui rend visite), choisi à la main pour sa gentillesse d’abord. Il vient chaque semaine, à jour et heure fixes, pour deux heures de conversation, de promenade ou de cartes, et sa visite ne dépend plus de votre agenda. Votre parent fait d’abord connaissance avec lui lors d’une rencontre de présentation offerte, d’environ une heure, où la famille est la bienvenue. Vous resterez, de toute façon, la personne dont votre parent attend le plus. Le service est présenté sur la page dame de compagnie à Paris.
Ce soir, ou dimanche prochain
La phrase reviendra peut-être. Laissez-la venir, puis posez-lui une question concrète : qu’est-ce que je peux faire mardi ? Une chose, une seule, que vous notez sur la feuille. La culpabilité raffole des grandes promesses ; devant un mardi précis, elle n’a plus rien à dire.
Questions fréquentes
Pourquoi est-ce que je me sens coupable même quand je vois ma mère chaque semaine ?
Parce que la culpabilité ne compte pas les visites : elle mesure l’écart entre ce que vous donnez et ce que vous croyez devoir. Plus de temps la calme peu ; un engagement précis, que vous tenez, la calme davantage.
Comment savoir si mes visites suffisent à mon père ?
Demandez-le-lui, et regardez sa semaine. Si elle contient des moments qu’il attend, et s’il vous parle d’autre chose que de vous, le rythme est probablement le bon, quel que soit le nombre de visites.
Dois-je dire à ma mère que je me sens coupable ?
Pas sous la forme d’un aveu, qui lui donnerait un poids en plus à porter. Dites plutôt ce que vous aimeriez lui offrir, un rituel ou une présence supplémentaire, et gardez la culpabilité pour un frère, une amie ou un professionnel.
Quand la culpabilité envers un parent âgé justifie-t-elle de consulter ?
Quand elle ronge le sommeil, l’appétit ou le travail pendant des semaines. Parlez-en alors à votre médecin traitant : un sentiment devenu trop lourd se partage.