Une personne âgée qui se plaint tout le temps : comprendre, répondre, se protéger
Le voisin qui traîne ses meubles, la poste qui ne distribue plus, les jambes qui ne portent plus : tout y passe, à chaque appel. Quand une personne âgée se plaint tout le temps, on finit par redouter la visite, puis on s’en veut. Que cache la plainte ? Comment y répondre sans s’épuiser, et quand en parler au médecin ?
Pourquoi une personne âgée se plaint tout le temps ?
Parce que se plaindre est une façon de parler, et souvent la plus facile. Pour certains, « ces jambes, ça ne va pas fort » est une manière de dire bonjour : cela n’appelle pas une solution, cela appelle une réponse.
Il y a ensuite ce que la semaine contient. Quand les jours se ressemblent, la plainte devient l’actualité : le voisin qui traîne ses meubles est un événement, la poste en retard une aventure. On ne se plaint pas toujours de ce qui pèse le plus, on raconte ce qui est arrivé.
Parfois enfin, la plainte dit ce qu’on n’a pas su dire autrement : l’ennui, la peur d’être oublié, une gêne qu’on n’ose pas nommer. Ce n’est pas à vous de deviner laquelle.
Dois-je lui donner raison ou la contredire ?
Ni l’un ni l’autre : reconnaissez ce qu’elle ressent, sans endosser tout ce qu’elle dit. Contredire (« Mais non, ce n’est pas si grave ») la fait recommencer plus fort, parce qu’elle n’a pas été entendue. Renchérir (« Oui, ces voisins sont impossibles ») vous charge du grief, et le voisin devient votre problème.
Entre les deux, il y a la phrase qui nomme la fatigue plutôt que le grief :
Ça doit être pénible, ces meubles traînés dès sept heures.
Elle n’a pas besoin d’avoir raison, elle a besoin d’être crue.
Comment changer de sujet sans la brusquer ?
Écoutez d’abord, pour de vrai, trois ou quatre minutes ; puis déplacez la conversation avec une question qui part de la plainte, pas contre elle.
Une plainte contient souvent une envie, et c’est elle qu’il faut chercher. Les jambes qui lui pèsent : « Où voudrais-tu aller, si elles te laissaient tranquille ? » La poste en retard : « Qu’est-ce que tu attendais ? » Le voisin et ses meubles : « Et les autres voisins, tu les croises ? » On ne la détourne pas de son sujet, on lui demande ce qu’il y a derrière.
Gardez pour la fin la question sur ce qui a été bien dans la semaine, et seulement après avoir écouté. Posée d’entrée, elle sonne comme une façon de la faire taire. D’autres amorces se trouvent dans l’article comment parler à ses parents âgés.
Comment me protéger quand cela m’épuise ?
En limitant le temps plutôt que l’attention : vingt minutes où vous êtes là pour de bon valent mieux qu’une heure à attendre de pouvoir raccrocher.
Annoncez la durée au début (« J’ai vingt minutes pour toi ») et tenez-la. Choisissez l’heure : celle où vous rentrez à bout n’est pas la bonne. Rappelez-vous que le voisin, la poste et la météo ne se règlent pas par téléphone. Vous n’êtes pas là pour les résoudre, vous êtes là pour celle qui en parle.
Si vous portez seul ces appels, parlez-en à vos frères et sœurs : à plusieurs, la plainte se partage comme le reste, et l’article sur les frères et sœurs et leurs parents âgés donne des pistes. Quand l’épuisement s’installe, il a son propre article : je n’en peux plus de ma mère âgée.
Quand une plainte doit-elle m’alerter ?
Quand elle change. Une plainte nouvelle, qui revient, qui se précise, ou qui prend toute la place d’une conversation jusque-là tournée vers autre chose, mérite d’être dite à son médecin traitant.
Une plainte est parfois autre chose que de la conversation. Dans un communiqué de 2017, la Haute Autorité de santé écrit que, chez les personnes âgées, une dépression est délicate à repérer, car elles ont plutôt tendance à se plaindre de maux physiques ou de troubles de la mémoire et de l’attention. Pour l’Assurance maladie, elle se traduit plutôt par des plaintes physiques, comme la fatigue, la perte d’appétit ou le repli sur soi.
Cela ne veut pas dire que toute plainte cache une maladie, ni que votre mère est déprimée parce qu’elle parle de ses jambes. Ce n’est pas à vous de trancher entre une humeur, un chagrin et une maladie : c’est à son médecin, et le lui dire, ce n’est pas la trahir. « Tu me parles beaucoup de tes jambes ces temps-ci. Tu en as parlé à ton médecin ? Je peux venir avec toi. » Si elle répond que c’est l’âge, c’est au médecin d’en juger.
En cas de danger immédiat, composez le 15 ou le 112 : un service de visites n’est pas un service d’urgence. Si ses mots deviennent plus sombres, si elle parle d’en finir ou de ne plus se réveiller, appelez le 3114 : c’est le numéro national de prévention du suicide, gratuit, ouvert 24 h sur 24 partout en France, et il répond aussi aux proches inquiets.
Et si c’est de moi qu’elle se plaint ?
Entendez l’envie sous le reproche. « Tu ne viens jamais » dit rarement le compte des visites ; il dit qu’elle voudrait un jour précis à attendre. L’article sur la culpabilité envers ses parents âgés propose d’y répondre par un jour précis.
Comment lui donner autre chose à raconter ?
En mettant un moment à attendre dans sa semaine : une promenade, un club, un petit-enfant au téléphone le mercredi. Une semaine qui contient quelque chose à attendre donne autre chose à raconter que le voisin. Le détail des pistes se trouve dans l’article sur la personne âgée qui s’ennuie.
À Paris, Philia&Co. peut donner un repère à la semaine de votre mère : deux heures chez elle, le même jour, et quelqu’un d’autre que vous pour l’écouter. Une visite n’est pas un traitement et ne change pas un caractère : elle ajoute de la compagnie à la semaine. Le détail est sur notre page dame de compagnie à Paris.
Avant de raccrocher, demandez-lui de vous garder une histoire pour la prochaine fois : « Garde-moi celle du facteur pour jeudi. » Elle aura quelque chose à préparer, et vous quelque chose à attendre.
Questions fréquentes
Faut-il l’interrompre quand elle recommence à se plaindre ?
Pas au début : écoutez quelques minutes, puis posez une question qui part de la plainte. Coupée trop tôt, elle reprend plus fort, et vous n’avez rien gagné.
Mon père se plaint toujours à moi et jamais aux autres : pourquoi ?
Sans doute parce que vous êtes la personne à qui l’on peut tout dire, ce qui est une marque de confiance, et une fatigue. Partagez la charge avec vos frères et sœurs, ou avec une troisième personne qui vient régulièrement : la plainte a alors d’autres oreilles.
Ses plaintes ont changé d’un coup : dois-je m’inquiéter ?
C’est une raison d’en parler à son médecin traitant, sans chercher à trancher vous-même : plaintes nouvelles, plus nombreuses, ou qui portent sur le corps alors qu’elle parlait d’autre chose. En cas de danger immédiat, composez le 15 ou le 112.
Des visites régulières peuvent-elles apaiser quelqu’un qui se plaint sans cesse ?
Parfois, mais personne ne peut le promettre. Un moment attendu chaque semaine donne autre chose à raconter, et c’est déjà beaucoup ; une plainte qui vient du corps, elle, relève du médecin.